Vipère la plus commune du désert marocain, la Vipère à cornes du Sahara (Cerastes cerastes) doit son nom aux deux écailles proéminentes qui se dressent au-dessus de ses yeux comme de petites cornes, et qui en font l'un des serpents les plus emblématiques au monde. Tous les individus n'en portent pourtant pas, et des animaux sans cornes s'observent dans tout le sud du pays. L'espèce est également connue pour s'enfoncer dans le sable en laissant uniquement ses yeux et ses cornes à la surface, en écartant le sable de part et d'autre à coups de côtes pour descendre à la verticale. La nuit, elle part chasser et se déplace en ondulant latéralement, laissant derrière elle une file de marques parallèles et détachées. Contrairement à sa cousine la Vipère des sables, elle préfère les plaines caillouteuses et les sols rocheux aux grandes dunes. Menacée, elle frotte ses écailles carénées les unes contre les autres pour produire un chuintement râpeux : un avertissement qu'il vaut mieux écouter, car elle est responsable d'une part importante des morsures graves au Maroc.
La Vipère à cornes du Sahara (Cerastes cerastes) est une vipère trapue, de taille moyenne, à la queue courte et à la tête large et triangulaire, nettement détachée du cou, au museau court et arrondi. Les adultes mesurent généralement entre 35 et 60 cm, pour un maximum d'environ 80 cm13373423.
Le dimorphisme sexuel porte sur le poids plutôt que sur la longueur. Les femelles ne sont pas plus longues que les mâles, mais elles sont parfois près de six fois plus lourdes. Cette valeur extrême s'explique en partie par le poids pris et perdu au cours d'un cycle de ponte34. Les mâles ont la queue plus longue par rapport au corps, ce qui est le moyen le plus simple de sexer un individu sur le terrain2 (obs. pers.).
Les yeux sont placés sur les côtés de la tête, avec une pupille verticale et un iris de teinte proche de celle du corps. Au-dessus de chaque œil se dresse une écaille unique, allongée et en forme de corne, qui donne son nom à l'espèce. Des individus sans cornes existent également et s'observent autour de Ouarzazate, Tazenakht et Agdz, mais aussi bien plus au sud, vers Assa, El Borj et Icht22 (obs. pers.). Ils relèvent de la forme dite mutila22. Les données génomiques ne soutiennent pas cette forme comme une lignée distincte26 (voir Taxonomie).
Les écailles dorsales sont fortement carénées et mates, et les écailles des flancs sont disposées obliquement. La dentition est solénoglyphe, avec deux longs crochets mobiles à l'avant de la mâchoire supérieure20.
La coloration s'accorde dans une certaine mesure au substrat local, du jaunâtre au sable, au brun clair ou au gris, parfois jusqu'à l'orangé, au rougeâtre ou au rosé. Sur ce fond, les animaux portent des taches plus sombres, souvent carrées, arrondies ou étirées en barres transversales, plus grandes sur le dos, plus petites et plus espacées sur les flancs. Certains individus sont néanmoins presque unis. Une bande sombre part en général de l'œil et rejoint la commissure des lèvres. Les écailles ventrales sont blanches à crème, et l'extrémité de la queue courte est souvent sombre ou noire. Les juvéniles présentent des contrastes plus marqués, et leur langue peut être tricolore, noire, rouge et blanche20.
Plusieurs Vipères à cornes du Sahara (Cerastes cerastes). En bas à droite le morphotype mutila, sans cornes ; ailleurs des individus classiques.
La principale question taxonomique posée par la Vipère à cornes du Sahara concerne sa forme sans cornes. Décrite sous le nom de Cerastes cerastes mutila (Doumergue, 1901) et longtemps tenue pour une sous-espèce, elle avait déjà été ramenée au rang de simple morphe plutôt que de taxon22. Les données génomiques le confirment : les animaux de type mutila ne montrent aucune différenciation génétique par rapport aux autres Cerastes cerastes26.
Une seconde question reste ouverte : la Vipère à cornes du Sahara n'est pas homogène sur l'ensemble de sa vaste aire. Les populations d'Afrique de l'Ouest, dont les marocaines, se sont révélées porteuses d'une histoire génétique et évolutive propre, pour laquelle une révision taxonomique a été demandée26, et qui pourrait aboutir à une sous-espèce ou à une espèce locale.
La Vipère à cornes du Sahara (Cerastes cerastes) est une proche parente de la Vipère des sables (Cerastes vipera). Malgré des modes de vie et une allure générale voisins, les deux se distinguent de plusieurs façons.
La Vipère à cornes du Sahara porte souvent des cornes, ce que la Vipère des sables ne fait jamais. La forme mutila de la Vipère à cornes du Sahara, qui n'en porte pas, présente malgré tout des écailles plus grandes et pointues au-dessus des yeux.
Les yeux de la Vipère à cornes du Sahara sont placés sur les côtés de la tête, alors que ceux de la Vipère des sables sont placés sur le dessus.
La forme de la tête diffère : chez la Vipère des sables, elle est moins anguleuse et moins détachée du cou, tandis que la Vipère à cornes du Sahara montre une silhouette nettement triangulaire vue de dessus.
La Vipère à cornes du Sahara atteint couramment 60 cm et peut approcher 80 cm, alors que la Vipère des sables dépasse rarement 45 cm.
Une Vipère à cornes du Sahara (Cerastes cerastes) et une Vipère des sables (Cerastes vipera) en bas. La manière la plus simple de les distinguer reste le placement des yeux, positionnés sur le dessus de la tête chez Cerastes vipera.
Vipères à cornes du Sahara (Cerastes cerastes) en haut, avec le morphotype classique d'abord, puis la forme mutila au centre. Vipère des sables (Cerastes vipera) en bas.
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Répartition de Cerastes cerastes au Maroc.À propos de cette carte
Ces cartes de répartition sont créées par Fauna Morocco. Les aires représentées sont des estimations, fondées sur les données publiées et sur nos propres observations de terrain. Elles sont mises à jour au fur et à mesure des nouvelles données.
La Vipère à cornes du Sahara occupe la ceinture désertique de l'Afrique du Nord, qui s'étend du sud du Maroc et de la Mauritanie à l'ouest jusqu'à la Palestine, en passant par l'Algérie, la Tunisie, la Libye, le Mali, le Niger, le Tchad et l'Égypte. La limite méridionale se situe au Soudan et le long de la bordure du Sahel. Une population isolée, rattachée à la sous-espèce Cerastes cerastes hoofieni, occupe le Yémen et l'extrême sud-ouest de l'Arabie saoudite. L'espèce est connue du niveau de la mer jusqu'à 1 500 m37.
Au Maroc, l'espèce occupe la frange présaharienne et une grande partie du Sahara atlantique, mais elle est absente ou rare sur la bande côtière et dans les grands champs de dunes5151022 (obs. pers.). La modélisation de niche rejoint les observations de terrain et prédit des milieux favorables en périphérie du Sahara, beaucoup moins dans les ergs et dans l'intérieur hyperaride7. La Vipère à cornes du Sahara paraît ainsi largement répandue au sud de l'Atlas, de Dakhla à Figuig. Le Haut Atlas constitue vraisemblablement la barrière nord de sa répartition, et elle est absente de la vallée du Souss. Guelmim marque sa limite nord le long de la côte atlantique. Des populations reliques pourraient subsister dans le bassin de la Moulouya, compte tenu de la proximité des plateaux de l'est marocain7.
Au Maroc, la Vipère à cornes du Sahara (Cerastes cerastes) tolère une grande variété d'habitats et de climats, et supporte des températures maximales extrêmes7. Elle a été notée dans les dunes végétalisées, les dunes mêlées de rocher, les déserts de pierres (regs), les terrains caillouteux à végétation éparse et les hamadas152237. Elle est en général associée aux sols nus et rocheux plutôt qu'aux sols sableux7. Une sympatrie s'observe cependant parfois avec sa proche parente spécialiste du sable, la Vipère des sables (Cerastes vipera), là où les dunes rejoignent les déserts rocheux26.
Vipère à cornes du Sahara (Cerastes cerastes) sous un acacia, dans une plaine au sable compact et aux nombreux cailloux, au nord d'Assa.
Habitat relativement sableux de la Vipère à cornes du Sahara (Cerastes cerastes) autour de Smara, qu'elle partage notamment avec sa proche cousine, la Vipère des sables (Cerastes vipera).
Habitat de l'espèce vers Msied, au substrat composé de sable et de cailloux, et aux buissons et arbustes épars.
Habitat de l'espèce vers Agdz, au substrat plutôt argileux et rocailleux que sableux, et à la couverture végétale plus dense.
Habitat entre Assa et Akka, dans une zone sableuse aux nombreux buissons au centre d'une plaine caillouteuse.
L'activité est surtout nocturne et crépusculaire. La journée se passe enfouie, dans un terrier ou sous un éboulis35. On observe parfois des animaux en train de se thermoréguler, à demi cachés entre les rochers ou dans des fissures, et en déplacement aux premières heures de la matinée301622 (obs. pers.). Ils peuvent en revanche parcourir de longues distances pendant la nuit38 (obs. pers.), surtout dans les premières heures après le coucher du soleil, quand la température reste relativement élevée34.
La Vipère à cornes du Sahara se déplace par un mouvement latéral, dit sidewinding, qui laisse une trace caractéristique de marques parallèles et détachées et rend ses pistes particulièrement reconnaissables dans les secteurs les plus sableux. Elle a été observée parcourant jusqu'à 800 m en une seule nuit, avec des déplacements maximaux en avril et en mai3430.
Une caractéristique majeure de la Vipère à cornes du Sahara est sa capacité à s'enfoncer verticalement dans le sable meuble en écartant les côtes d'un seul côté. Leurs extrémités, élargies par des cartilages calcifiés, raclent le sable sous l'animal et le déplacent sur le côté, et une torsion de la colonne vertébrale accentue ce transport38.
Aucune étude quantitative du régime n'a été menée sur la Vipère à cornes du Sahara. Les observations de terrain en dessinent malgré tout les contours, avec des proies relevées allant des petits mammifères aux oiseaux, aux reptiles et aux grands invertébrés3724.
Les mammifères sont surtout des gerbilles (Gerbillus sp.) et des rats des sables (Psammomys sp.). Les oiseaux sont de petits passereaux et des alouettes. Les lézards relèvent des genres Ptyodactylus, Stenodactylus, Trapelus, Uromastyx, Scincus, Acanthodactylus et Mesalina, et comprennent même de jeunes Varans du désert (Varanus griseus). Un cas d'ophiophagie est documenté : un Faux Cobra de Moila (Rhagerhis moilensis) a été vu dévoré par une Vipère à cornes du Sahara30206. Les solifuges sont eux aussi régulièrement consommés24.
Pour la composition précise du régime, les chiffres les plus proches viennent de la Vipère à cornes d'Arabie (Cerastes gasperettii), chez laquelle les rongeurs représentent 70 % du contenu stomacal, les lézards 10 % et les arthropodes 15 %, les 5 % restants étant trop digérés pour être identifiés2. Il est raisonnable de supposer un régime également dominé par les rongeurs chez les adultes marocains, les lézards et les arthropodes prenant une part plus grande chez les juvéniles.
La Vipère à cornes du Sahara emploie deux modes de quête alimentaire. À l'affût, le serpent s'enfouit à moitié dans le sable et attend enroulé, ou se tient enroulé dans un terrier de rongeur, face à l'entrée. En chasse active, il entre et sort des terriers à la recherche de proies. L'équilibre se déplace au fil de la saison : les animaux chassent activement avant août et recourent plus souvent à l'affût en automne3412. Les espaces ouverts servent aux déplacements, les terrains végétalisés à la chasse34. Le leurre caudal, qui consiste à agiter la pointe de la queue comme un ver pour attirer un lézard à portée, n'a pas été observé chez cette espèce. Il reste plausible, vu l'extrémité de queue sombre et contrastée et son usage documenté ailleurs dans le genre3217. En Afrique de l'Ouest, les animaux cesseraient de se nourrir entre décembre et février et ne quitteraient leur abri que pour se chauffer au soleil35.
Parmi les prédateurs relevés figurent le Circaète Jean-le-Blanc (Circaetus gallicus), le Hérisson du désert (Paraechinus aethiopicus), le Renard de Rüppell (Vulpes rueppellii) et le Varan du désert (Varanus griseus)20. La Couleuvre de Montpellier (Malpolon monspessulanus) est une mangeuse de serpents bien connue dont l'aire recouvre celle de la Vipère à cornes du Sahara, et constitue un prédateur probable11.
À l'approche d'une menace, la Vipère à cornes du Sahara commence en général par se figer, comptant sur l'accord entre son dessin et le substrat. Il lui arrive aussi de fuir activement, surtout si elle est dérangée de nuit. Si l'intrus se rapproche encore ou la poursuit, elle frotte ses écailles les unes contre les autres (stridulation) et produit un bruit râpeux, proche d'un sifflement. Ce n'est qu'ensuite qu'elle cherche à s'éloigner ou à mordre12 (obs. pers.). Les morsures de défense sont extrêmement rapides, et ces vipères peuvent se projeter assez loin, jusqu'à 40 cm (obs. pers.).
Les morsures sèches, où les crochets sont utilisés sans injection de venin, font partie du répertoire défensif des vipères marocaines en général. Au Maroc, 16,4 % des morsures de vipères sont des morsures sèches8. Il est recommandé de ne pas approcher ni manipuler ce serpent.
La Vipère à cornes du Sahara représente entre 10 et 16 % des morsures graves recensées au Maroc819.
Une morsure provoque une douleur intense immédiate et un gonflement qui s'étend depuis la plaie, accompagnés de nausées et de vomissements. Dans les cas graves peuvent survenir des hémorragies internes, une insuffisance rénale et des nécroses1327211931.
Deux cas marocains montrent ce qu'est une envenimation grave. Un homme mordu au doigt a développé un gonflement et des ecchymoses sur tout le côté supérieur droit du corps, une anémie sévère et un effondrement de la coagulation. Il s'est rétabli après sérothérapie, mais a été réhospitalisé une semaine après sa sortie pour un caillot au poumon. Un autre homme, mordu au pied, a présenté une coagulation généralisée à l'intérieur des vaisseaux et une chute dangereuse de la tension artérielle9333613.
L'envenimation peut donc engager le pronostic vital, en particulier chez un enfant ou une personne de faible corpulence13, et l'antivenin prévient efficacement les symptômes les plus graves192113. Il reste cependant difficile à obtenir dans le Sud marocain reculé, car il n'est stocké que dans les grands hôpitaux. Les centres de santé périphériques ne peuvent dispenser que des soins limités8. Les chiffres nationaux en portent la trace : la région du Souss-Massa-Drâa concentre 31,4 % des morsures de serpents au Maroc, mais 72,1 % des décès4.
La Vipère à cornes du Sahara est ovipare, et la ponte compte de 10 à 23 œufs3722. L'accouplement a probablement lieu en avril et en mai, et les femelles déposent une ponte unique jusqu'en juillet134. L'éclosion suit six à huit semaines plus tard, et les nouveau-nés mesurent 14 à 17 cm1630.
Aucune estimation de longévité n'existe pour la Vipère à cornes du Sahara à l'état sauvage. Un maximum de 18 ans est en revanche documenté en captivité3. Les animaux sauvages vivent notoirement moins longtemps que les captifs, et les Vipères à cornes du Sahara du Maroc vivent vraisemblablement de 6 à 12 ans (comm. pers.).
La Vipère à cornes du Sahara est classée en préoccupation mineure à l'échelle mondiale, au motif d'une vaste répartition, d'une population supposée importante et de l'absence de menace majeure, avec une tendance stable et aucune fragmentation sévère37. L'évaluation nationale marocaine retient la même catégorie28. Au Maroc, elle est décrite comme probablement le vipéridé le plus commun des régions désertiques1522.
Malgré ce statut de préoccupation mineure, la Vipère à cornes du Sahara subit néanmoins des pressions, et un nombre important d'individus meurent chaque année de causes liées à l'homme :
Les puits, citernes et bassins d'irrigation, qui font office de pièges permanents dans toute la zone aride1423.
La persécution directe et volontaire37.
La collecte locale par les charmeurs de serpents (Aïssawa) pour les exhibitions29, probablement en nombre limité par rapport à d'autres espèces (comm. pers.). Des individus sont également prélevés dans la nature pour l'extraction de venin, ainsi que pour le commerce international d'animaux exotiques181925.
Les modèles climatiques prévoient un réchauffement et une baisse des précipitations en Afrique du Nord, qui devraient isoler les populations et provoquer des extinctions locales chez les vipères nord-africaines7.
Vipère à cornes du Sahara (Cerastes cerastes) victime d'une double peine : retrouvée tuée à coups de bâtons au fond d'un réservoir d'eau, témoignant des deux principaux dangers pour l'espèce au Maroc.
Un bassin de rétention d'eau parmi plus d'une centaine dans une région habitée notamment par l'espèce, problème majeur au Maroc pour un grand nombre d'espèces de serpents et de reptiles.
Spécimen retrouvé mort, fraîchement écrasé sur la route, potentiellement la plus grosse cause de mortalité au Maroc pour l'espèce.
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Comment citer
Ruffieux, C., & Vuillemin, R. (2026). Vipère à cornes du Sahara (Cerastes cerastes). Dans : Castella, C., Iallaten, H., Ruffieux, C., & Vuillemin, R. (éds.), Fauna Morocco. The Free Encyclopedia: Reptiles & Amphibians of Morocco. Disponible sur https://fauna-morocco.org/fr/encyclopedia/serpentes/viperidae/cerastes-cerastes.html (consulté le 18 septembre 2026).
Publié
18 septembre 2026
Mis à jour
21 septembre 2026
Auteurs
Colin Ruffieux Rayane Vuillemin
Relecteurs
Clément Castella Haytam Iallaten Mohamed Taha Aissaoui
Photographie
Rayane Vuillemin
Méthodologie
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