Vipère des sables

Statut de conservation :LCPréoccupation mineure
Tendance des populations :Stable
Vipère des sables (Cerastes vipera), Maroc

Peu de serpents représentent autant le désert que la Vipère des sables. Elle passe la journée enfouie jusqu'aux yeux dans le sable des grands ergs, véritable fantôme qui ne trahit sa présence que par ses traces laissées lors de sa chasse nocturne. Ses yeux, placés sur le dessus de la tête, lui permettent de surveiller les alentours pendant que le reste du corps demeure dissimulé. Au crépuscule, elle parcourt les dunes en ondulant latéralement, fouillant les terriers de lézards ou se mettant à l'affût, les femelles agitant alors l'extrémité noire de leur queue comme un leurre. Habitante d'un des environnements les plus hostiles du Maroc, la Vipère des sables est capable de résister à des chaleurs intenses, sans jamais avoir accès à de l'eau liquide. Le long de la côte atlantique, où le brouillard remonte de la mer, de nombreux individus deviennent presque noirs.

La Vipère des sables (Cerastes vipera) est un serpent court et trapu, à queue très courte et à tête triangulaire nettement détachée du cou. Sa longueur habituelle va de 25 à 45 cm269, et les adultes pèsent environ 20 g25.

Les yeux sont petits et dirigés vers le haut plutôt que sur les côtés, si bien qu'un animal enfoui peut surveiller les alentours avec les seuls yeux et narines hors du sable2623. Les écailles sont fortement carénées et celles des flancs portent de fines dentelures, et ce sont ces dentelures qui produisent la stridulation décrite sous Défense26.

La couleur de fond du dos est généralement jaune sable ou jaune orangé, avec de discrètes taches brunes disposées régulièrement de part et d'autre de la ligne vertébrale et le long des flancs26. Un morphe mélanique existe sur la côte du sud-ouest marocain, où près de 70 % des Vipères des sables présentent une couleur de fond gris foncé, des marques presque noires et des yeux orange209. La forme claire de la population côtière se distingue encore de celle de l'intérieur, les individus côtiers portant souvent des marques blanches sur la tête, absentes chez les spécimens de l'intérieur (obs. pers.).

Le dichromatisme sexuel est le caractère sexuel externe le plus net. L'extrémité de la queue de la femelle est noire et bien visible sur le sable, tandis que celle du mâle est sable ou jaune et ne s'assombrit qu'à la toute fin162025. Les mâles ont aussi la queue relativement plus longue, 11 à 14 % de la longueur totale contre 7 à 9 % chez les femelles2623. Les femelles sont plus grandes et plus lourdes que les mâles25.

Une question taxonomique récente a porté sur la Vipère à cornes de Böhme (Cerastes boehmei), décrite d'après un unique spécimen tunisien collecté en 1991 et distinguée de la Vipère des sables (Cerastes vipera) par des touffes d'écailles formant de petites couronnes au-dessus des yeux27. Sa validité a été mise en doute dès le départ, plusieurs auteurs voyant dans ces cornes une anomalie d'écaillure. Les travaux génétiques menés sur le spécimen collecté le placent au sein de Cerastes vipera, ce qui invalide Cerastes boehmei28.

La seule sous-espèce jamais décrite, Cerastes vipera inornatus Werner, 1929, reposait sur des animaux dont la queue était de la couleur du corps et dont les 27 rangs d'écailles dorsales tombaient dans la variation de l'espèce2. Elle a été invalidée il y a plus de soixante ans17, et l'espèce est aujourd'hui considérée comme monotypique10.

Une question reste débattue. Les données mitochondriales séparent l'espèce en un groupe tunisien, un groupe du Néguev et un très large groupe saharien qui inclut les animaux marocains, mais les relations entre les trois ne sont pas résolues28. La différence de coloration entre les animaux de l'Atlantique marocain et ceux des ergs intérieurs a été avancée comme raison d'examiner les populations marocaines sur les plans morphologique et génétique4.

La Vipère à cornes du Sahara (Cerastes cerastes) est une proche parente de la Vipère des sables (Cerastes vipera). Les deux se distinguent facilement malgré des mœurs et une allure générale semblables. La Vipère des sables ne porte jamais de cornes et ses yeux sont placés sur le dessus de la tête. Chez la Vipère à cornes du Sahara, les yeux sont latéraux et le plus souvent accompagnés de cornes bien visibles. La Vipère à cornes du Sahara peut atteindre 80 cm, alors que la Vipère des sables dépasse rarement 45 cm.

La Vipère des sables habite les zones les plus sableuses d'Afrique du Nord, de la Mauritanie et du sud du Maroc vers l'est à travers le Sahara jusqu'au sud-ouest de la Palestine, avec d'autres signalements au nord du Mali, en Algérie, en Libye, au Niger, au Tchad, en Tunisie et en Égypte. Elle se rencontre du niveau de la mer à environ 1 000 m29. Elle est absente du nord du Maroc, de l'Algérie et de la Tunisie4.

Au Maroc, les signalements publiés se répartissent en trois grands secteurs, l'erg Chebbi (Merzouga), l'erg Chegaga et la région de M'Hamid El Ghizlane, et les plateaux sableux du Sahara atlantique dont la lagune de Khnifiss, de 0 à 850 m4. Les modèles de niche écologique prédisent une répartition plus large, avec des surfaces favorables sur la majeure partie du désert du sud du Maroc5, où les observations restent dispersées. Deux signalements du sud du Sahara atlantique, l'un sur la route côtière au sud d'El Argoub et l'autre sur la route d'Aousserd, tombent dans des lacunes de l'aire cartographiée, lacunes attribuées au manque de prospection plutôt qu'à une absence réelle, puisque l'habitat sableux favorable est largement répandu sur cette côte7.

Un signalement sort nettement de ce tableau. Un adulte a été trouvé près de Bouârfa (Maroc oriental) à 1 300 m, à environ 250 km au nord-est de la localité connue la plus proche. Le milieu est un plateau rocheux dur, très pauvre en sable et à couvert arbustif clair, sous un climat semi-aride froid. Cet animal présentait la coloration typique des populations dunaires sahariennes. C'est la plus haute altitude connue pour l'espèce, où que ce soit, 300 m au-dessus du plafond précédent4.

La Vipère des sables occupe presque exclusivement les terrains sableux à couvert végétal clair. Elle est surtout abondante dans les grands ergs (champs de dunes) et les zones côtières sableuses, mais elle fréquente aussi les lits d'oueds sableux et les dunes adossées aux massifs rocheux26299. Au Maroc, les animaux évitent en général les faces de dunes nues et mobiles et préfèrent les dépressions un peu végétalisées, où ils se tiennent enfouis sous de petits buissons, seuls les yeux et le museau dépassant20 (obs. pers.).

La Vipère des sables est l'une des vipères les plus tolérantes à l'aridité d'Afrique du Nord. Elle se rencontre surtout là où les précipitations annuelles restent sous 250 mm et supporte des températures maximales plus élevées que n'importe quelle autre vipère de la région5.

La bande atlantique marocaine autour de Khnifiss est plus fraîche et plus humide, du fait des nuages fréquents et des précipitations horizontales venues de la mer12. Cette humidité plus forte pourrait expliquer le mélanisme observé dans les populations côtières de cette vipère19. Une charge parasitaire plus élevée dans un milieu plus productif pourrait aussi favoriser les animaux mélaniques, la mélanine étant jugée toxique pour les parasites et susceptible de limiter leur prolifération6. Les animaux venant de zones plus arrosées sont en général plus lourds à longueur égale24.

Au cours de nos expéditions, nous avons souvent observé de nombreuses traces sur le sable au matin, signe de densités relativement élevées dans les habitats favorables (obs. pers.).

L'activité s'étend de mars7 à novembre, avec des pics en avril et en septembre. Entre décembre et février, la Vipère des sables entre en repos hivernal et ne bouge pratiquement plus22.

Pendant la saison d'activité, les animaux quittent leur abri diurne au crépuscule et ne restent pas plus de six heures en surface, la quasi-totalité des observations tombant dans les trois premières heures de la nuit2249.

L'activité se limite à une fenêtre thermique étroite. Au Néguev, aucun animal n'a été trouvé en déplacement sous 17 °C ou au-dessus de 29 °C de température de surface. L'humidité et la couverture nuageuse augmentent elles aussi les chances de trouver un animal en mouvement24.

En quittant son abri diurne, le serpent ne rampe d'abord que sur 10 à 50 cm et s'enfouit de nouveau juste sous la surface. Un animal sur dix environ y passe la nuit. Les autres repartent, s'enfouissent plusieurs fois encore en chemin, et terminent la nuit enfouis à nouveau, le plus souvent dans un terrier de rongeur ou sous un buisson. La plupart parcourent entre 50 et 300 m par nuit2224. Au cours de nos expéditions, nous avons suivi des traces de Vipère des sables sur 800 m à l'erg Chebbi (obs. pers.).

La locomotion se fait par reptation latérale, qui laisse une piste caractéristique de marques séparées, non reliées, en forme de S sur le sable262023 (obs. pers.). Ces vipères s'enfouissent par des mouvements d'oscillation du corps, de la queue vers la tête2023 (obs. pers.).

À tous les stades de sa vie, la Vipère des sables se nourrit presque exclusivement de lézards222524. D'autres vertébrés, petits rongeurs et oiseaux, peuvent occasionnellement être capturés par les plus grands individus262920.

Les Vipères des sables chassent soit à la maraude, soit à l'affût (voir Chasse). À la maraude, elles visitent les terriers d'acanthodactyles (Acanthodactylus sp.), dont les entrées restent ouvertes la nuit. Ces lézards sont diurnes et sont capturés pendant leur sommeil25. À l'affût, les vipères visent des lézards actifs la nuit, comme les sténodactyles (Stenodactylus sp.)25 (obs. pers.). Les femelles chassent à l'affût plus souvent que les mâles (voir Chasse), et la différence se lit dans ce qu'elles mangent. Les lézards nocturnes représentent 37,5 % des proies des femelles adultes contre 14,8 % chez les mâles25.

Les proies sont prises aussi bien à l'affût qu'à la maraude, ce qui est inhabituel chez les vipères. À l'affût, les animaux se tiennent enroulés sous la couche superficielle du sable, sous un buisson ou face à l'entrée d'un terrier de lézard. À la maraude, ils visitent les terriers de rongeurs ou de lézards11. Le succès de capture augmente avec la taille du corps, car les grands animaux inspectent plus de terriers et prennent plus de lézards par nuit sans se déplacer davantage. On l'attribue à la gamme de proies plus large qu'un grand serpent peut maîtriser et avaler24. Dans les deux cas, les repas sont rares. Entre 93 et 95 % des animaux rencontrés sur le terrain ont l'estomac vide2211.

La réussite d'un affût semble dépendre du sexe de l'animal. Seules les femelles ont été observées en train de remuer leur extrémité de queue noire, qui imite un ver lorsqu'elle s'agite25. Ce mouvement de l'extrémité de la queue, souvent près de la tête et le corps parfaitement immobile, s'appelle le leurre caudal, et il est répandu chez les vipères qui chassent à l'affût. Les mâles chassent probablement aussi à l'affût, mais aucun comportement de leurre n'a été enregistré (comm. pers.).

Chez les femelles, le choix entre affût et maraude est saisonnier et semble commandé par l'allongement ou le raccourcissement des jours. La proportion d'animaux chassant à la maraude est passée de 5 % en avril à plus de 30 % en octobre. Ce report vers la maraude en automne est interprété comme un engraissement avant plusieurs mois d'hibernation sans nourriture. La proportion de chasseurs à la maraude augmente aussi avec l'âge, de zéro chez les nouveau-nés à 31,4 % chez les adultes11.

Sur l'ensemble de son aire, la prédation par l'Œdicnème criard (Burhinus oedicnemus), le Renard roux (Vulpes vulpes) et le Cobra noir du désert (Walterinnesia aegyptia) a été constatée. La Chevêche d'Athéna (Athene noctua) et la Vipère à cornes du Sahara (Cerastes cerastes) sont aussi considérées comme des prédateurs possibles25 (Tesler & Sivan, données non publiées). Parmi eux, le renard, la chevêche et la Vipère à cornes du Sahara côtoient l'espèce au Maroc. Le Varan du désert (Varanus griseus) pourrait également s'en nourrir (comm. pers.), puisqu'il a été observé s'attaquant à sa cousine, la Vipère à cornes du Sahara13.

La première défense de la Vipère des sables consiste à échapper à la détection. L'animal passe le plus souvent la journée et une bonne partie de la nuit enfoui dans le sable, seuls les yeux et les narines dépassant. Les nouveau-nés, le stade le plus vulnérable, ne comptent que sur l'enfouissement et ne chassent jamais à la maraude11.

Dérangé, le serpent se ramasse en boucles serrées en forme de C et frotte les écailles fortement carénées de ses flancs les unes contre les autres pour produire une stridulation sonore, à la manière de sa congénère la Vipère à cornes du Sahara (Cerastes cerastes) et des Échides (Echis). Il peut aussi ouvrir grand la gueule, crochets découverts, en signe d'avertissement. La morsure ne vient en général que si la démonstration est ignorée20 (obs. pers.).

Le venin de la Vipère des sables est puissant. Il contient les mêmes familles de toxines que celui de la Vipère à cornes du Sahara (Cerastes cerastes)3, dont les enzymes qui abîment les vaisseaux sanguins et perturbent la coagulation.

Une douzaine d'envenimations ont été décrites. Les symptômes rapportés comprennent une douleur au point de morsure avec un œdème qui remonte le long du membre mordu, une défaillance du système de coagulation, une rétention d'urine, un pouls rapide avec élévation de la tension et, dans certains cas, de la fièvre81415. Une guérison complète est possible en quelques jours sous traitement symptomatique seul1415. Des décès peuvent passer inaperçus, car une morsure survenue au fond du Sahara atteint rarement un hôpital ou la littérature. Un guide de terrain saharien indique pour sa part que la morsure peut être mortelle26.

La difficulté pratique au Maroc n'est pas la toxicité mais l'accès à l'antivenin et à un traitement adéquat. Aucun antivenin spécifique n'est produit en Afrique du Nord contre cette espèce268, et les sérums préparés contre le venin de l'espèce la plus proche, la Vipère à cornes du Sahara, laissent une part importante du venin de la Vipère des sables non neutralisée8.

Une morsure est peu susceptible de tuer un adulte, mais toute personne mordue doit tout de même être conduite à l'hôpital pour y recevoir un traitement adéquat.

L'accouplement est bref et a lieu entre la fin avril et le début mai. Mâles et femelles se rassemblent sur les crêtes des dunes et s'accouplent légèrement sous la surface du sable. Une copulation dure en général au moins vingt-quatre heures21.

Les naissances tombent entre la mi-août et la fin août21, environ une semaine après l'apparition des premiers lézards nouveau-nés, qui constituent la proie principale des jeunes vipères2122. La Vipère des sables est vivipare et met au monde des jeunes vivants plutôt que de pondre des œufs21. La taille de portée va de trois à cinq ou six jeunes, parfois jusqu'à huit2920. Les nouveau-nés pèsent en moyenne 3,4 g pour 13,6 cm de longueur totale. La maturité sexuelle est atteinte vers 1,5 an et 20 cm21.

Aucun chiffre de longévité n'a été publié pour la Vipère des sables, ni en nature ni en captivité. La Vipère à cornes du Sahara (Cerastes cerastes), sa plus proche parente, vit jusqu'à 18 ans en captivité1. En nature, avec la prédation, nous l'estimons de 5 à 10 ans.

La Vipère des sables est évaluée en Préoccupation mineure à l'échelle mondiale par l'UICN, au vu d'une vaste aire de répartition, d'une abondance locale rapportée et de l'absence d'indice de déclin significatif. Aucune menace majeure ou généralisée n'est recensée et la tendance de la population est estimée stable29. La liste rouge nationale marocaine aboutit à la même conclusion18.

Ces vipères font néanmoins face aux menaces suivantes :

  • Persécution directe et volontaire par l'homme29.
  • Dégradation de l'habitat et tourisme motorisé : l'espèce est liée au sable, et ses populations marocaines occupent des systèmes dunaires séparés par des terrains défavorables. Tout ce qui dégrade un erg donné agit sur une population qui ne peut pas facilement être recolonisée depuis ailleurs. Le tourisme motorisé se concentre précisément sur les systèmes dunaires qu'occupe l'espèce, l'erg Chebbi (Merzouga) en premier lieu, mais aucune étude n'a mesuré son effet sur l'herpétofaune locale (comm. pers.). Au cours de nos expéditions, nous avons observé de nombreuses traces de vipères et des vipères elles-mêmes à proximité des pistes de buggys dans les dunes (obs. pers.).
  • Collecte pour la terrariophilie et l'extraction de venin : des animaux sont prélevés délibérément dans la nature pour le commerce d'animaux de compagnie et, en Égypte, de grands nombres sont collectés pour l'extraction de venin et ne sont généralement pas relâchés. Les deux formes de prélèvement sont notées comme touchant une minorité de la population et n'entraînant qu'un déclin négligeable29. Le Maroc semble encore peu concerné. Les populations mélaniques côtières pourraient à l'avenir souffrir du braconnage destiné à alimenter la terrariophilie (comm. pers.).

Cartes

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Comment citer

Ruffieux, C., & Vuillemin, R. (2026). Vipère des sables (Cerastes vipera). Dans : Castella, C., Iallaten, H., Ruffieux, C., & Vuillemin, R. (éds.), Fauna Morocco. The Free Encyclopedia: Reptiles & Amphibians of Morocco. Disponible sur https://fauna-morocco.org/fr/encyclopedia/serpentes/viperidae/cerastes-vipera.html (consulté le 18 septembre 2026).

Publié

18 septembre 2026

Mis à jour

22 septembre 2026

Auteurs

Colin Ruffieux
Rayane Vuillemin

Relecteurs

Clément Castella
Haytam Iallaten
Mohamed Taha Aissaoui

Photographie

Rayane Vuillemin

Méthodologie

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