Pleurodèle de Waltl

Statut de conservation :LC(mondial)·NT(Maroc)
Tendance des populations :En déclin
Pleurodèle de Waltl (Pleurodeles waltl), adulte, nord du Maroc

Le Pleurodèle de Waltl (Pleurodeles waltl) porte l’une des armes les plus étranges du règne animal : lorsqu’il est attaqué, il pousse ses propres côtes acérées à travers la peau de ses flancs, et une toxine cutanée transforme chaque pointe de côte ainsi exposée en une épine enduite de poison8. C’est aussi l’un des très rares animaux jamais envoyés dans l’espace, où il a été étudié et même reproduit à bord de stations en orbite4.

Arrivé il y a très longtemps depuis la péninsule Ibérique via le détroit de Gibraltar, le Pleurodèle de Waltl est aujourd’hui à la fois un témoin vivant de l’ancien lien faunique du Maroc avec l’Europe et un témoin discret du sort des zones humides du pays, qui se réduisent sous la double pression du développement humain et de la sécheresse.

Le Pleurodèle de Waltl (Pleurodeles waltl) est un grand triton, qui atteint une trentaine de centimètres de longueur totale, bien que les individus de plus de 20 cm restent rares. Le dos est gris marqué de taches plus sombres, le ventre est plus clair. En phase terrestre, les couleurs se ternissent et foncent légèrement1. Une rangée de petites « verrues » orange court le long de chaque flanc, juste au-dessus du bout des côtes : c’est là que celles-ci peuvent transpercer la peau. Enduites de la sécrétion toxique, ces côtes forment le cœur du mécanisme de défense de l’espèce8. Une fine ligne orange se devine parfois sur le dessus de la queue. Les larves de l’espèce sont gris clair1.

Le dimorphisme sexuel est discret : les femelles sont plus grandes, tandis que les mâles ont des membres et une queue proportionnellement plus longs1. Les animaux marocains sont en moyenne plus petits que les ibériques : dans la forêt de la Maâmora, près de Rabat, les femelles mesurent en moyenne 17 cm de longueur totale (jusqu’à 27 cm) et les mâles environ 13 cm2.

Le genre Pleurodeles ne compte que trois espèces, et seul le Pleurodèle de Waltl (Pleurodeles waltl) vit au Maroc et dans la péninsule Ibérique. Les deux autres, Pleurodeles nebulosus et Pleurodeles poireti, se limitent au Maghreb oriental (Algérie et Tunisie). Les premiers signalements marocains avaient été rapportés par erreur à Pleurodeles poireti, et une prétendue seconde espèce décrite près de Rabat a depuis été invalidée : tous les tritons marocains sont des Pleurodeles waltl2.

Sur le plan génétique, l’espèce se divise en deux grandes lignées, occidentale et orientale. Les Pleurodèles marocains relèvent de la lignée orientale et sont génétiquement proches de ceux du sud et de l’est de l’Espagne, ayant franchi le détroit de Gibraltar au moins deux fois. Le nord du Maroc compte parmi les zones à la plus riche diversité génétique de l’espèce6.

Le Pleurodèle de Waltl occupe la moitié sud de la péninsule Ibérique et le nord du Maroc, mais déserte les secteurs très urbanisés, dont une bonne partie du littoral marocain2. Au Maroc, il vit surtout dans les plaines atlantiques, de la région de Tanger jusqu’aux environs d’Essaouira, sa limite méridionale. Il est particulièrement présent dans les chênaies-lièges de la Maâmora, de Témara et de Ben Slimane, près de Rabat, ainsi que dans la plaine des Doukkala, entre El Jadida et Safi27. Il ne se cantonne pas pour autant aux basses altitudes : quelques populations subsistent dans le Rif occidental, près de Chefchaouen, et dans les lacs du Moyen Atlas, comme les Daït Ifrah et Aoua, près d’Ifrane (cette dernière vers 1 500 m10). L’espèce peut donc être observée du littoral jusqu’en altitude92. Un adulte a même été découvert au Col du Zad (Khénifra) à 2 100 m en 2019 : une élévation record pour l’espèce, et la preuve qu’elle atteint l’étage alpin10. Un signalement non confirmé dans le Rif oriental (Talamagaït), bien au-delà de l’aire connue, ne repose que sur des témoignages locaux et n’a pu être vérifié malgré des recherches ciblées12.

Le Pleurodèle de Waltl est étroitement lié aux eaux calmes : mares profondes (permanentes ou temporaires), champs inondés et lacs, pour peu qu’ils soient bordés d’un milieu terrestre favorable comme une forêt ou une prairie. La végétation aquatique, elle, n’est pas indispensable2. L’espèce est cependant loin d’être strictement aquatique : elle gagne souvent la terre ferme même quand l’eau ne manque pas, et hiverne parfois sous terre, dans un terrier ou dans des fentes dans le sol (comm. pers.). Après la métamorphose, les jeunes passent d’ailleurs leurs premières années à terre et ne regagnent l’eau qu’une fois aptes à se reproduire2. Quand les mares s’assèchent en été, les adultes se réfugient eux aussi sur terre, que ce soit sous des pierres, du bois mort ou dans les fentes du sol argileux72. Au Maroc, l’espèce a même été trouvée dans des grottes, à même le sol9.

Les larves sont opportunistes : elles consomment tous les petits animaux aquatiques à leur portée et s’attaquent, en grandissant, à des proies plus grosses comme des larves d’insectes ou d’amphibiens1. Une mare est la plus riche en nourriture dans les premières semaines qui suivent son remplissage : les larves fraîchement écloses dépendent de cette première abondance de petits crustacés. Les tritons qui pondent tôt offrent donc à leurs jeunes le meilleur départ : la réussite de la reproduction repose sur une ponte aussi précoce que possible5.

Le Pleurodèle de Waltl se défend par un mécanisme unique chez les amphibiens : il associe des sécrétions cutanées toxiques à des côtes acérées et mobiles, capables de percer sa propre peau sans le blesser durablement. Menacé, il bascule ses côtes vers l’avant jusqu’à ce que leurs pointes traversent la peau au niveau des tubercules orange et se dressent en rangées d’épines. La peau se reperce à chaque fois, et le mucus toxique qui enrobe le corps recouvre les épines, si bien qu’un prédateur qui mord s’empoisonne lui-même. Le mécanisme reste totalement inoffensif pour qui manipule l’animal8. Saisi, un triton peut aussi émettre un faible cri de détresse, ce que les animaux marocains font toutefois rarement13.

L’accouplement a lieu en hiver et au printemps, lorsque les mâles développent des crêtes caudales dorsales et ventrales élargies2, ainsi que des callosités nuptiales sombres sur les membres antérieurs qui les aident à maintenir leur prise sur la femelle pendant l’accouplement1. Le mâle enlace la femelle de ses membres antérieurs et la guide au-dessus d’un spermatophore qu’il vient de déposer. Ce manège peut durer de quelques heures à plusieurs jours. La femelle pond ensuite jusqu’à 1 300 œufs environ, d’à peu près 5 mm chacun, en petits amas fixés sur des plantes ou des objets immergés. Les larves éclosent au bout d’une quinzaine de jours. Elles mesurent alors environ 1 cm, puis se métamorphosent en juvéniles terrestres après quatre mois environ, mesurant alors entre 5 et 10 cm1. Au Maroc, la reproduction suit les pluies d’hiver et le remplissage des mares, mais se produit aussi en eaux permanentes, comme les lacs du Moyen Atlas. Son calendrier dépend de l’altitude : il débute plus tard dans les sites de montagne, plus hauts et plus froids, que dans les plaines, où les larves apparaissent dès janvier2.

Une fois adultes, ces tritons peuvent vivre jusqu’à une vingtaine d’années dans la nature, même si 8 à 10 ans représentent déjà une belle longévité1.

À l’échelle mondiale, le Pleurodèle de Waltl est classé « Préoccupation mineure » dans la dernière évaluation de l’UICN (2023), après avoir été « Quasi menacé » en 2006 et 200911. Au Maroc, il est considéré comme « Quasi menacé »14. Ses effectifs déclinent surtout à cause de la disparition des sites de reproduction : les zones humides sont comblées ou s’assèchent sous l’effet de l’urbanisation, du changement climatique et du drainage. Une forte pollution de l’eau, parfois liée à l’élevage, aggrave la situation, et les poissons introduits, ainsi que l’Écrevisse de Louisiane (Procambarus clarkii), dévorent les œufs et réduisent le renouvellement des populations1114. La Gambusie (Gambusia sp.), introduite pour lutter contre les moustiques (obs. pers.), s'attaque aussi aux œufs et aux larves d'amphibiens15. Dans le Rif nord-occidental, c’est l’amphibien le plus rare de la Réserve de Biosphère Intercontinentale de la Méditerranée, et la plupart de ses sites connus se trouvent en dehors des aires protégées existantes3.

  1. AmphibiaWeb (2025). Pleurodeles waltl. University of California, Berkeley. https://amphibiaweb.org (consulté le 25 février 2025).
  2. Beukema, W., de Pous, P., Donaire-Barroso, D., Bogaerts, S., Garcia-Porta, J., Escoriza, D., Arribas, O.J., El Mouden, E.H., & Carranza, S. (2013). Review of the systematics, distribution, biogeography and natural history of Moroccan amphibians. Zootaxa, 3661(1): 1-60.
  3. Boudajbir, C., Martínez-Freiría, F., Chergui, B., Fahd, S., & Brito, J.C. (2025). Atlas of amphibians and reptiles in the Moroccan section of the Mediterranean Intercontinental Biosphere Reserve: distribution patterns and habitat use. Basic and Applied Herpetology, 39: 27-43.
  4. Dournon, C., Durand, D., Tankosic, C., Membre, H., Gualandris-Parisot, L., & Bautz, A. (2001). Effects of microgravity on the larval development, metamorphosis and reproduction of the urodele amphibian Pleurodeles waltl. Development, Growth & Differentiation, 43: 315-326.
  5. Garcia-de-Lomas, J., Torres, J.M., Reques, R., & Hernández, I. (2012). Pleurodeles waltl newt larvae diet regarding available prey: choice or mere coincidence? Copeia, 2012(4): 756-761.
  6. Gutiérrez-Rodríguez, J., Barbosa, A.M., & Martínez-Solano, Í. (2017). Integrative inference of population history in the Ibero-Maghrebian endemic Pleurodeles waltl (Salamandridae). Molecular Phylogenetics and Evolution, 112: 122-137.
  7. Harris, D.J., Carretero, M.A., Brito, J.C. et al. (2008). Data on the distribution of the terrestrial herpetofauna of Morocco: records from 2001-2006. Herpetological Bulletin, 103: 19-28.
  8. Heiss, E., Natchev, N., Salaberger, D., Gumpenberger, M., Rabanser, A., & Weisgram, J. (2010). Hurt yourself to hurt your enemy: new insights on the function of the bizarre antipredator mechanism in the salamandrid Pleurodeles waltl. Journal of Zoology, 280(2): 156-162.
  9. Hernández, A. (2018). Salamandra algira splendens and Pleurodeles waltl in Moroccan caves; new distributional records. Herpetological Bulletin, 144: 19-21.
  10. Hernández, A., & Escoriza, D. (2020). Pleurodeles waltl Michahelles, 1830. Geographical Distributions. African Herp News, 73.
  11. IUCN SSC Amphibian Specialist Group (2023). Pleurodeles waltl. The IUCN Red List of Threatened Species 2023: e.T59463A89708437. https://dx.doi.org/10.2305/IUCN.UK.2023-1.RLTS.T59463A89708437.en
  12. Mediani, M., Brito, J.C., & Fahd, S. (2015). Atlas of the amphibians and reptiles of northern Morocco: updated distribution and patterns of habitat selection. Basic and Applied Herpetology, 29: 81-107.
  13. Pasteur, G. (1958). Sur la systématique des espèces du genre Pleurodeles (Salamandridés). Bulletin de la Société des Sciences Naturelles et Physiques du Maroc, via Beukema et al. (2013).
  14. Pleguezuelos, J.M., Brito, J.C., Fahd, S., Feriche, M., Mateo, J.A., Moreno-Rueda, G., Reques, R., & Santos, X. (2010). Setting conservation priorities for the Moroccan herpetofauna: the utility of regional red lists. Oryx, 44(4): 501-508.
  15. Cabrera-Guzmán, E., Díaz-Paniagua, C., & Gómez-Mestre, I. (2017). Competitive and predatory interactions between invasive mosquitofish and native larval newts. Biological Invasions 19(5): 1449–1460.

Comment citer

Ruffieux, C., & Vuillemin, R. (2026). Pleurodèle de Waltl (Pleurodeles waltl). Dans : Castella, C., Iallaten, H., Ruffieux, C., & Vuillemin, R. (éds.), Fauna Morocco. The Free Encyclopedia: Reptiles & Amphibians of Morocco. Disponible sur https://fauna-morocco.org/fr/encyclopedia/caudata/pleurodeles-waltl.html (consulté le 4 septembre 2026).

Publié

4 septembre 2026

Mis à jour

21 septembre 2026

Auteurs

Colin Ruffieux
Rayane Vuillemin

Relecteurs

Clément Castella
Haytam Iallaten
Mohamed Taha Aissaoui

Photographie

Rayane Vuillemin

Méthodologie

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