






Le projet

C'est ce constat même qui est derrière le lancement de notre projet, qui vise à élargir les connaissances sur le caméléon commun au Maroc, de sorte à pouvoir prendre les mesures nécessaires et pertinentes à la conservation de l'espèce.
Les menaces pesant sur les caméléons sont nombreuses (destruction de l'habitat, pressions accidentelles, collectes pour la revente, médecine traditionnelle et sorcellerie, sécheresse), mais aucune d'elles n'a encore été correctement mesurée de sorte à en déterminer l'impact sur les différentes populations de caméléons du pays.
Le but de cette première mission était donc d'enclencher ce processus d'étude que nous souhaitons mener, de rencontrer les acteurs pertinents et de photo-documenter le tout, de sorte à créer une base photographique servant à raconter l'histoire de ces caméléons, des dangers auxquels ils font face et de l'urgence d'agir.
La mission s'articule autour d'une expédition plus large pour le projet d'encyclopédie de Fauna Morocco. Elle a permis de documenter toutes les menaces identifiées préalablement, mais également de tester un formulaire de questionnement pour une étude ethnobiologique envisagée à l'avenir, visant à mieux comprendre la relation homme-caméléon au Maroc.
Le projet
S'il s'est parfois avéré compliqué de trouver des caméléons à certains endroits, nous revenons tout de même d'expédition en ayant documenté plus de 50 caméléons dans 12 localités différentes.
12 d'entre eux ont été trouvés dans leur environnement, une dizaine étaient captifs et destinés à la revente, tandis que les caméléons restants ont été trouvés morts à différents endroits.
Parallèlement, 20 personnes ont accepté de répondre à nos questions et nous ont permis de commencer à collecter des informations intéressantes quant à notre étude ethnobiologique.
Certains revendeurs de caméléons ont également accepté de collaborer, nous permettant ainsi de commencer à identifier les usages et la valeur commerciale des caméléons morts et vivants.

Synthèse des menaces documentées
Dans plusieurs régions du Maroc, certains prêtent encore des vertus médicinales ou mystiques aux caméléons.
Utilisés pour soigner certaines maladies de peau, brûlés en encens pour éloigner l'œil et se porter chance, ou encore vus comme d'excellents repoussants à serpents, les caméléons marocains ont donc une valeur marchande.
Revendus morts par les herboristes, l'un d'eux nous a expliqué comment s'articulait le système selon lui.
Certaines personnes capturent les caméléons, les suspendent à une corde à linge, de sorte à les laisser mourir de faim au soleil, après quoi ils les remplissent de sel pour mieux les conserver.
Une fois prêts à la consommation, ces caméléons sont revendus majoritairement à des grossistes pour une somme indéterminée.
Selon les résultats de nos premiers formulaires, certains grossistes les revendent ensuite aux herboristes pour un montant ne dépassant pas les 10 dhs (1 CHF) par individu.
Les herboristes les revendent ensuite pour des sommes allant de 20 dhs (2 CHF) à 80 dhs (8 CHF) selon la taille de l'individu.
Certains échanges que nous avons eus présupposaient une revente au poids, mais nous n'avons jamais réussi à déterminer la valeur au gramme d'un caméléon mort.




Synthèse des menaces documentées
Parfois à quelques pas de ces caméléons morts sont vendus des individus de la même espèce, mais vivants.
En effet, le Caméléon commun (Chamaeleo chamaeleon) est capturé pour être revendu comme animal de compagnie.
Aussi bien les locaux que les touristes sont visés, ces derniers à qui les vendeurs garantissent sans scrupules la légalité de l'exportation de Caméléons communs vers l'étranger.
Dans les souks comme en ligne, la taille de l'individu influe sur un prix de vente oscillant entre 100 et 800 dhs (10 et 80 CHF).
Le maintien de ces caméléons ne répondant très mal à leurs besoins, le taux de mortalité est certainement très élevé, maintenant une pression constante sur les populations sauvages.
Le rachat par des touristes convaincus de faire une bonne action en les relâchant alimente non seulement cette pression, mais crée aussi un nouveau problème : des caméléons potentiellement malades et dont l'origine est inconnue sont relâchés autour des grands centres touristiques, dérangeant ainsi la logique génétique des populations.



Synthèse des menaces documentées
Parallèlement aux menaces liées à une pression délibérée sur les caméléons, ces derniers souffrent également de menaces anthropiques involontaires.
En effet, comme plusieurs autres espèces animales, les caméléons font face à une altération de leur habitat naturel, ponctuée de plus en plus par des structures vouées à retenir l'eau, souvent à des fins agricoles.
Dans certaines régions, ce sont surtout des structures en ciment qui servent à stocker l'eau. Ces dernières ont souvent un trou latéral par lequel tombent les animaux (qui s'y noient, ou meurent lentement de faim et de soif si ce réservoir est vide), ainsi qu'un bassin de décantation tout aussi fatal.
Dans d'autres, un nouveau système faisant déjà des ravages dans d'autres pays se popularise, celui des bassins à l'air libre, creusés dans la terre et recouverts d'une bâche en plastique noir.
Le plastique ne permettant à aucun animal de remonter, ces réservoirs ont un impact dévastateur sur la faune locale, y compris sur les caméléons. C'est dans ces derniers que nous avons trouvé le plus de caméléons morts, secs sur le plastique noir.
Ces bassins, s'ils ne sont pas abandonnés, sont remplis à l'automne, servent à l'agriculture puis s'assèchent dès le début de l'été, devenant de véritables cimetières à reptiles et amphibiens.
La prolifération de ces nouveaux bassins en zones agricoles, abritant souvent des densités relativement élevées de caméléons, pourrait devenir un problème de taille pour les populations de caméléons dans les zones les plus arides du pays, souvent cantonnées aux rares poches d'humidité.


Synthèse des menaces documentées
La présence de caméléons se densifiant autour des zones humides, et l'eau représentant une ressource clé dans un pays agricole en pleine sécheresse, il est fréquent que les routes soient relativement denses autour des rares poches d'humidité dans le sud du pays.
Ces routes sont un obstacle de taille pour les caméléons, qui, contraints de les traverser pour rallier les différentes zones de leur habitat, se retrouvent percutés ou écrasés par les usagers des routes.
Le problème s'accentue certainement en période de reproduction et de ponte, où les individus sont d'autant plus mobiles, d'abord à la recherche d'un partenaire d'accouplement, puis d'un lieu de ponte.
L'impact de ces collisions routières est difficile à mesurer, mais couplées à la surabondance de bassins de rétention d'eau dans les zones agricoles, et à la collecte délibérée pour la revente dans certaines régions, l'impact global sur certaines populations est probablement non négligeable.

Recherche
Notre étude vise à mieux comprendre le mystère entourant le caméléon commun au Maroc, ainsi que les particularités régionales des mythes et légendes associés.
Nos questionnaires commencent par un test de reconnaissance des lézards locaux. Sur 20 participants, seulement 2 n'ont pas identifié le caméléon sur l'image, et ces deux personnes n'ont reconnu aucun des autres lézards présentés.
Ensuite, nous avons cherché à savoir si le caméléon était considéré comme utile. Les avis sont partagés :
Concernant la sorcellerie et la médecine traditionnelle, un seul participant a déclaré avoir utilisé des œufs de caméléon pour des problèmes digestifs. Cependant, 40 % pensent que le caméléon peut soigner certaines maladies de peau ou protéger contre le mauvais œil.
Sur le plan écologique, tous les participants ont déjà vu des caméléons, avec une moyenne de 2,4 individus par personne et par an. Ils les trouvent principalement dans les arbres, buissons, ou en périphérie des champs. Le terme « Jbel » est souvent utilisé pour désigner les lieux où ils sont observés ; il s'agit de zones reculées, souvent en altitude, ressemblant davantage à des collines qu'à de vraies montagnes.
Le printemps et l'été sont les périodes où le caméléon est le plus visible, selon presque tous les participants.
100 % des participants laissent les caméléons tranquilles, car ils sont considérés comme non dangereux.
Concernant leur abondance, 60 % estiment que les caméléons sont plus rares qu'avant, 20 % pensent qu'ils sont plus nombreux, et 20 % estiment que leur densité n'a pas changé. Enfin, les menaces perçues incluent la sécheresse (25 %), l'absence de menace (25 %), et d'autres facteurs comme les routes, la collecte ou la destruction de l'habitat.
Ces résultats sont intéressants mais nécessitent un échantillon plus large pour confirmer des tendances globales et régionales.

Recherche
Pour chaque caméléon observé, nous mesurons sa taille et son poids, ainsi que la hauteur de la branche et de l'arbre où il se trouve. Nous photographions également un maximum d'individus sur fond blanc afin de constituer une base d'images standardisée et de haute qualité, utile pour analyser de potentielles différences morphologiques.
Notre hypothèse est que les populations marocaines de caméléons peuvent présenter des variations morphologiques et écologiques selon les habitats et les régions, par exemple en utilisant des hauteurs de branches différentes selon la disponibilité et le type d'habitat.
Les prochaines missions permettront de compléter progressivement cette base de données et de mieux comprendre la variabilité entre les différentes localités.


Conclusion
Compte tenu de la répartition du caméléon au Maroc et des doutes qui demeurent quant à la génétique des populations, nous estimons qu'il est important de travailler au plus vite sur ce point afin de clarifier les différences entre populations, et s'il existe une corrélation entre variations génétiques et morphologiques.
Le but de cette démarche s'inscrit dans une volonté de mieux comprendre les populations sauvages pour mieux gérer les populations captives issues de saisies à réintroduire.
À l'avenir, Fauna Morocco souhaite tester un protocole de collecte de matériel génétique, tout en identifiant les zones de prospection importantes pour de futures missions.
À terme, les perspectives envisagées incluent la construction de volières à La Perle aux Oiseaux, afin d'accueillir et de gérer les caméléons confisqués dans de bonnes conditions, mais également de pouvoir étudier ces caméléons, faisant de ce lieu un terrain d'étude favorable pour les étudiants marocains, notamment en master.

Fin du rapport
Nous remercions chaleureusement les vingt personnes qui ont accepté de répondre à nos questions, ainsi que nos partenaires, le Caméléon Center Conservation, Morocco Herpetology, l'Université Ibn Zohr et La Perle aux Oiseaux. Merci également au Muséum national d'Histoire naturelle, au Parc Zoologique de Paris et au Zoopark Zájezd pour leur soutien.
Vuillemin, R. & Ruffieux, C. (2026). Le Caméléon commun, rapport de mission 2025. Fauna Morocco. https://fauna-morocco.org/fr/expeditions/report-cameleon-commun.html